jeudi 29 novembre 2007

SI NOUS PARLIONS D'AMOUR... Marie-Jo BONNET

SI NOUS PARLIONS D'AMOUR...
Marie-Jo BONNET


Article paru dans la revue TRIANGUL'ERE, n°1, Editions Christophe Gendron, 1999.


Le débat sur le PACS nous a montré au moins une chose, c'est l'incroyable pauvreté de notre réflexion sur l'amour. Aujourd'hui, nous sommes réduits à débattre pour ou contre le Pacs, pour ou contre l'union libre ou le mariage homosexuel. Mais aussi pour ou contre les P.M.A. (Procréation Médicalement Assistée), l'insémination artificielle ou l'adoption pour les homos. Dans la presse on nous parle du Viagra, du nombre d'orgasmes, de préférence sexuelle, de vie commune, de préservatifs et de pilules. Le monde paraît divisé en hétérosexuels et homosexuels qui aspirent à l'égalité "sexuelle", nous dit-on du côté des gays officialisés. Mais si tout le monde pense que l'amour a un sexe, il n'a, apparemment, plus pour chacun d'entre nous, ni corps, ni âme.

Mais comment parler d'amour à une époque qui a tout vu et tout entendu ? Nous ne disposons dans la langue française que d'un tout petit mot censé exprimer des émotions aussi différentes que l'amour d'une marque de voiture, d'une personne, d'une oeuvre d'art, de nos ancêtres et de nos descendants.

Les grecs disposaient de quatre mots pour parler de cette chose-là, et il n'est pas inutile de se confronter à une langue morte pour parler de la passion, du désir, et de ce qui, dans l'expérience amoureuse, nous fait mourir et renaître. Se détacher du passé et s'ouvrir à l'inconnu... Etre et devenir... Se quitter, espérer et aimer, encore et toujours.

Il y a d'abord le mot philia, généralement traduit par tendresse amoureuse, amitié et qui prendra le sens d'amour reconnu par les autres. Plutarque en fait la caractéristique de l'amour conjugal, car les femmes étaient vouées au tendre sentiment plus qu'à l'Eros, bien que Sappho ait utilisé souvent ce mot avec une connotation érotique quand elle parlait de son "lien d'amour" pour Atthis ou s'adressait à la déesse Aphrodite. La déesse représentera d'ailleurs l'amour conjugal, tandis qu'Eros personnifiera l'amour homosexuel masculin.

Le deuxième mot est bien sûr Eros, l'amour-désir, celui que nous utilisons encore aujourd'hui pour désigner l'amour sous son aspect "purement" charnel. Mais il y avait déjà deux Eros dans l'Antiquité, comme l'a si bien montré Jean-Pierre Vernant dans L'individu, la mort, l'amour. L'Eros primordial de la Théogonie d'Hésiode, le principe cosmique qui "rend manifeste la dualité, la multiplicité incluses dans l'unité". Et l'Eros séducteur, le fils d'Aphrodite qui pousse à unir deux êtres séparés par leur individualité et que leur sexe oppose. Eros est donc une pulsion, une énergie qui différencie en soi-même et qui nous unit à l'autre. Il y aurait beaucoup à dire sur cette importante vision philosophique d'Eros, car l'homosexualité est encore aujourd'hui condamnée sous prétexte qu'elle annule la différence (des sexes, des polarités, etc). Dans le dialogue du Phèdre, de Platon, toute la question est de savoir comment on définit l'amour. Si Eros est uniquement attaché au plaisir des sens, ou s'il recherche la beauté qui est d'essence divine et constitue pour Socrate le véritable amour. "Aimez-vous, et enfantez de beaux discours", dit-il à ses interlocuteurs, car le véritable amour, c'est l'amour de l'âme.

Le troisième mot est mania, folie d'amour, folle passion, délire. C'est un mot qui a la même racine que ménade, et qui désigne la démesure, l'hybris dont on accuse les femmes qui aiment trop et ne maîtrisent pas leurs pulsions. Les Bacchantes, dans Euripide, sont l'archétype même de la mania. Folles possédées par Dyonisos, elles refusent tout lien, et pour cette raison, sont si décriées par l'homme grec apollinien. Le "dérèglement" des sens était loin d'être magnifié. Car si la femme rejette tout lien, comment pourra-t-on la tenir dans les liens du mariage, sous le joug du couple, dans l'univers clos du gynécée ?

On s'aperçoit ainsi que le lien, qui crée l'attachement, ne renvoie pas à la même symbolique que la relation amoureuse, qui suppose la distance et la reconnaissance de l'autre comme sujet. Le lien crée la dépendance, la relation crée la liberté et l'échange.

Le dernier mot, enfin, est agape, l'affection, l'amour divin au sens chrétien. Il est utilisé plus tardivement et donnera agapes, repas fraternels des premiers chrétiens.

On le voit, parler d'amour, c'est à la fois identifier ce qui en soi est touché par l'autre, et définir sa place dans la Cité et le Cosmos. L'amour est l'énergie primordiale comme le disait si bien Dante : "Amour qui meut Phoébus et toutes les étoiles".


La mise en ligne a été effectuée par Le séminaire gai avec accord de l'auteur.

Copyright M.J. Bonnet © 2000

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